Depuis 1998, vous êtes installée à New-York pour un problème de santé. Près de douze ans après, peut-on dire que vous êtes aujourd'hui totalement guérie ?
J'ai la santé pour tenir la route et faire le travail que j'aime tant : la danse. Car c'est ma vie. Ce que j'ai comme maladie, c'est l'arthrose. Elle est chronique. Elle revient de temps en temps. Ce n'est pas une maladie qui se guérit totalement. Vous savez qu'il fait beaucoup froid ici. Ce qui favorise la maladie. Mais comme je suis sportive, j'arrive très souvent à la supporter. Je ne suis pas guérie totalement. Mais si je reviens au pays, je crois que je me porterai beaucoup mieux. Parce que là-bas, il fait chaud. Tout ira pour le mieux si j'arrive.
Aux Etats-Unis, vous vous soignez seulement, ou avez-vous mis le temps à profit pour travailler ?
Ecoutez, la danse c'est entièrement ma vie. Ici aux Etats-Unis, j'enseigne l'anthropologie et la chorégraphie. Je donne énormément de conférences dans les universités, je bouge beaucoup, je fais aussi des workshops. Je travaille donc énormément : une heure de danse et deux ou trois heures consacrées à la théorie. Néanmoins, je fais mes spectacles.
Aujourd'hui, à 65 ans, vous avez largement dépassé l'âge de la retraite. Pourtant vous êtes toujours sur scène !
La chorégraphie n'est pas le fait de danser avec vigueur et engagement, tout le temps. Danser, c'est avant tout un langage qui s'exprime à travers le corps : l'expression corporelle. A un certain âge, il est possible qu'on décrive et maîtrise très bien le corps. Il ne s'agit donc pas d'une question d'âge. En outre, je reste une grande chanteuse avec ma guitare. J'écris des chansons pour les autres. En tout cas, je ne m'ennuie pas malgré l 'âge. En plus de la danse, je me consacre donc à plusieurs autres choses.
Disposez-vous d'une compagnie de danse aux Etats-Unis ?
Bien sûr, j'ai une compagnie de danse. Je dispose d'un beau monde qui pratique des danses européennes, la danse contemporaine. Mais je me consacre plus à la danse africaine classique. Chez nous au pays, les danses comme le Zaouli, le Tématé, le Glaée restent des danses poétiques qui datent de longtemps et qui sont devenues aujourd'hui des danses classiques. Il est évident que lorsqu'on se trouve si loin de son pays, c'est pour le représenter dignement. Le morceau de bois resté longtemps dans l'eau ne devient jamais caïman, dit-on. Je reste toujours paysanne comme je l'ai été. Je suis danseuse depuis mon bas âge, avant mon arrivée à Abidjan. C'est notre identité propre, elle est devenue par la suite le travail que j'adore. Au milieu de milliers d'Américains, c'est elle qui nous identifie. C'est grâce à elle qu'on nous doit un profond respect.
Cette compagnie a-telle toujours gardé le nom Guirivoires ?
Toujours ! Mais ici, spécifiquement on parle de « Guirivoire Danse Theater ». C'est une troupe qui fait un travail extraordinaire. Il est composé de juifs, d'Américains noirs, et de Coréens. Ils ont présenté « La vengeance de Mamie Watta » qui a été une parfaite réussite ! Dans cette représentation, on a tout ce qui est expression humaine, loin d'être forcément liée à la culture Wobé, Guéré, Dioula ou autre chose ! Mamie Watta, c'est le monde, c'est la vibration de l'eau, c'est la mer. Mais c'est africain et surtout ivoirien.
Quel accueil le public réserve-t-il à vos créations artistiques aux Etats-Unis ?
(Rire) Je fais fréquemment des représentations périodiques : deux, trois, quatre ou six par mois ou même plus par an. Je travaille avec des écoles du primaire jusqu'à l'université. Mais en même temps, je fais de grands spectacles devant 4000 personnes, voire plus. Avec l'âge et le nombre d'années passées, de plus en plus, j'attire du monde. On dit que ce sont de vieilles casseroles qui préparent les meilleures sauces. C'est mon cas aujourd'hui aux Etats-Unis. J'ai plusieurs années d'expériences dans la danse.
Vous êtes partie laissant derrière vous la Fondation Rose Marie. Aujourd'hui, que devient-elle ?
Avec la crise au pays et du fait aussi de ma santé, j'attends impatiemment que les choses s'améliorent pour rentrer au pays en vue de reprendre en main tout ce que j'ai laissé. Les Ivoiriens et les Africains ont besoin de moi. Ici, même si l'on manifeste un besoin de me revoir, je crois que je ne suis qu'une professionnelle de plus. Il est donc grand temps pour moi que je rentre pour m'occuper de beaucoup de choses. Après la crise, il y a certainement beaucoup d'enfants orphelins de guerre. J'ai ma partition à jouer à ce niveau là ! L'amour qu'on donne à un enfant l'aider à bien s'épanouir. On n'a pas forcément besoin d'argent. Au niveau de la Fondation, c'est un projet que j'ai construit de mes propres mains. C'est mon bien personnel. Ce n'est pas pour faire plaisir à une tierce personne. Ici aux Etats-Unis, je ne peux pas construire une école de danse comme je l'ai fait en Côte d'Ivoire. C'est plutôt une ONG que j'ai fondée et que je confierais à quelqu'un d'autre quand j'irai au pays.
Votre retour est d'actualité. Quand remettrez-vous les pieds en Côte d'Ivoire ?
Si Dieu me le permet, ce sera dans six mois, en juillet. Je viens avec un projet de convention. Tous les enfants que j'ai formés et éduqués vont se joindre à moi pour marquer mon retour. Ils sont plus d'une centaine à travers le monde. Je souhaite qu'un bon nombre fasse le « come back to the native village » avec moi.
Quel sera le menu de cette convention ?
Ce sera une grande fête rythmée par des représentations aussi bien à Abidjan que dans les villes du pays, pendant tout le mois d'août 2010. Nous sillonnerons toute la Côte d'Ivoire profonde pour des spectacles.
Vous revenez donc pour reprendre en main tout ce que vous avez laissé ici, notamment l'école de Danses et d'échanges culturelles (EDEC) ?
Oui nécessairement. Chacun de nous sur terre a un destin. A un moment donné, le cours de la vie peut changer selon le bon vouloir de Dieu. C'est peut-être mon cas, avec mon départ aux Etats-Unis, j'ai laissé derrière moi tout ce que j'ai réalisé en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, il faut qu'on ait le courage de retourner en Côte d'Ivoire. A présent, tout mon esprit se trouve dans mon pays. C'est vrai que je suis affaiblie par la vieillesse, mais je reste déterminée à tout reprendre en main à mon arrivée en Côte d'Ivoire.
N'êtes-vous pas déçue de votre pays qui n'a pas poursuivi l'oeuvre que vous avez entamée ?
Vous savez avec la crise, la priorité, c'est chercher les solutions idoines pour guérir le mal. A mon sens les priorités ont été et demeurent encore aujourd''hui à ce niveau là. Il n'y a donc pas lieu d'être déçu ou d'en vouloir à Pierre ou Paul. Ensemble, il faut qu'on prie le Bon Dieu pour que le train soit remis à nouveau sur les rails en Côte d'Ivoire. Aujourd'hui, c'est le plus important. Tout le reste suivra sûrement. Vous savez la crise ne nous a pas aidé. Il faut donc qu'on en vienne à bout ! Je devais revenir aux pays avec d'importantes personnalités : investisseurs, opérateurs économiques, hommes d'affaires, artistes chanteurs. Mais au finish, avec les derniers événements de février 2010, tout est tombé à l'eau. Je suis obligée de revenir avec peu de personnes.
Quel message avez-vous à l'endroit des leaders politiques ivoiriens engagés dans le processus de retour à la paix ?
La Côte d'Ivoire n'a aujourd'hui rien à envier aux grands pays du monde. Elle dispose de beaucoup de richesses. Il faut que nos hommes politiques fassent un effort pour mettre balle à terre pour envisager un développement durable. Dans le monde, il n'y a pas de pays qui n'a pas de problèmes ! Donc en Côte d'Ivoire, il ne faut pas qu'on fasse de notre problème une maladie chronique, qui a chaque fois refait surface. Les hommes politiques, les militaires sont des êtres humains, capables de dépasser leurs divergences pour aller de l'avant. Il faut donc que nos hommes politiques en arrivent là. La politique n'est pas synonyme de palabres. La politique n'est pas le lieu de règlement de problèmes personnels. Le problème que la Côte d'Ivoire traverse aujourd'hui, nombre de pays dans le monde entier l'ont vécu et ont pu surmonter leurs divergences. Alors pourquoi pas nous ? Nous sommes à même de pouvoir surmonter nos divergences pour soigner en profondeur la plaie. On n'est pas obligé d'être constamment figé sur nos différentes positions. Il faut qu'on fasse tout pour aller aux élections.
La chorégraphie et la danse en Côte d'Ivoire ne se porte pas bien. Des perspectives dans le sens d'une thérapie de choc à votre retour ?
J'ai des projets dans ce sens. Il y a d'abord les Guirivoires, mais aussi et surtout, le ballet national. On doit pouvoir le faire renaître de ses cendres. Ce n'est pas normal qu'aujourd'hui, dans un pays comme la Côte d'Ivoire, où l'art et les artistes occupent une place de choix, il n' y ait plus de ballet national, après sa dissolution.
Réalisée au téléphone par Marcel APPENA




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